20 juin 2012

L'INNOVATION EST SOCIALE

Dans les perceptions que nous construisons pour comprendre les changements constants qui travaillent nos sociétés modernes, l’innovation est le plus souvent associée aux nouvelles technologies et objets techniques qui transforment notre quotidien, bouleversent les organisations et le contenu du travail, modifient les pratiques sociales et culturelles. Synonyme, pour beaucoup, d’un progrès soutenu par une croissance économique et l’épanouissement d’un bien-être social, l’innovation apparaît comme la voie première de résolution des crises économiques. Pourtant, l’innovation technologique ne garantit pas le progrès social et le recours à de nouveaux objets peut se traduire par de nouvelles dépendances qui sont loin de signifier un bien-être accru. Si l’innovation est source de développement et de création d’emploi, elle a aussi des conséquences lourdes en terme de suppression d’emplois et de déstructuration d’organisations et d’appareils productifs. La position dominante et sacralisée de la technologie dans une société de production et de consommation occulte trop souvent les aspects sociaux et organisationnels de l’innovation.

Il est aujourd’hui courant de  distinguer, dans une perspective d’inventaire et de clarification l’innovation technologique (la téléphonie mobile), l’innovation organisationnelle (le juste à temps) et enfin l’innovation sociale (une crèche inter entreprises). Ce triptyque a le mérite de permettre un premier niveau de catégorisation, mais il est insuffisant pour définir les processus complexes, individuels et collectifs, qui apparaissent au coeur des enjeux de transformation des pratiques et des représentations collectives. Nous retenons l’idée que l’innovation est un processus social de la conception à l’usage. C’est une construction sociale qui est localisée, dans une organisation, un réseau, un territoire, et qui apparaît dans une situation où des acteurs décident d’expérimenter de nouvelles combinaisons, de connaissances et d’actions, pour répondre à des besoins collectivement identifiés. 

Ainsi comme le souligne les chercheurs du CRISES : « L’innovation est une construction sociale et territoriale dont la production et les effets dépendent des contextes socio-économiques conflictuels et hiérarchiques, aussi bien locaux que mondiaux (..) Le territoire médiatise et institue des arrangements d’acteurs productifs, des organisations, des  processus décisionnels, permettant l’émergence de cultures d’innovation spécifiques, mais pas isolés ni indépendants de contextes plus globaux »[1]. Ils insistent sur l’importance des contextes territoriaux et la combinaisons, voire l’encastrement des logiques économiques et sociales en référence aux travaux de Karl POLANYI : « Le renouvellement du concept d’innovation est aussi en corrélation avec la redécouverte des travaux de POLANYI[2] (1944) qui redéfinissent le champ de ce qui est économique comme un ensemble dynamique de processus sociaux en continuelle transformation dont découlent des formes d’intégration relevant de la réciprocité (logique symétrique) de la redistribution (logique centralisatrice) et de l’échange (logique de marché). Dans cet ensemble de processus l’innovation peut être vue comme étant traversée par un double mouvement d’appropriation et de territorialisation »[3] .L’innovation, réponse créatrice à des besoins sociaux est aussi une action destructrice de formes antérieures et de croyances qui va rendre obsolètes des objets et des conceptions de l’action. Cette création destructrice, identifiée par Joseph SHUMPETER[4], suscite des résistances qui sont des freins à la diffusion des innovations et à la généralisation de leur usage. L’innovation va aussi faire émerger de nouveaux acteurs, inscrits dans des réseaux et qui vont s’engager dans la promotion des nouveaux objets et contribuer ainsi à leur appropriation sociale. L’inventeur, le créateur, le chercheur, l’entrepreneur, le promoteur, l’utilisateur sont différentes figures d’acteurs qui vont constituer des réseaux porteurs du processus d’appropriation de ces nouveaux objets, produits, services ou configurations productives.

Dans un document de travail récent (août 2009), le Think Tank européen « Pour la solidarité » (www.pourlasolidarite.be) demande si l’innovation sociale en Europe est un nouvel animal de cirque ou un élément de réponse pertinent à la crise économique, sociale et environnementale. Les rédacteurs de ce working paper citent le président de la commission Européenne qui a souligné le 20 janvier 2009 le lien qu’il convient d’établir entre la crise et le besoin d’innovation : « La crise financière et économique a encore accru l’importance de la créativité et de l’innovation en général, et de l’innovation sociale en particulier, comme facteurs de croissance durable, de création d’emplois et de renforcement de la compétitivité ». Ainsi, sans remettre en cause les mécanismes économiques et financiers générateurs de ces crises, l’approche néo-libérale européenne met en avant le discours sur l’innovation et la société de la connaissance, comme l’unique réponse aux aléas des chocs économiques. Les rédacteurs de cette contribution, distinguent l’innovation technologique de l’innovation sociale : « Contrairement à la notion d’innovation technologique, anticipatrice et centrée sur la notion d’offre et de progrès (innovation pull), l’innovation sociale, quant à  elle est liée à la demande. Elle répond de façon rétrospective (innovation push) à des lacunes de la politique sociale. Poussée par les nouvelles technologies de l’information, l’innovation sociale réapparaît dans un contexte d’essoufflement des modèles classiques de compromis social à la scandinave ou de bureaucratie inspirée par l’intérêt général à la française. Actuellement, ses promoteurs sont issus des cultures anglo-saxonne ou nordique proches de la « troisième voie britannique » et des thèses sur la gouvernance procédurale et la démocratie participative ». Nous retenons de cette approche la distinction entre l’offre d’innovation (technologique) et la demande d’innovation (sociale). Nous identifions également les usages politiques de la notion qui peuvent justifier ainsi la remise en cause, par la mise en exergue d’innovations sociales, des acquis de l’Etat Providence.

Au plan régional, l’innovation est construite comme un enjeu central du développement économique et social du territoire. Le schéma régional de l’innovation de la région Bretagne présente « les enjeux et les objectifs  sur lesquels se basent les dispositifs de soutien mis en oeuvre. Il établit les modalités de gouvernance de l’innovation en Bretagne. L’objectif de ce schéma est de mieux répondre aux besoins des PME en matière d’innovation. Le plan d’action détaille de façon très opérationnelle les réponses aux enjeux identifiés pour : 1- renforcer et consolider l’économie existante par l’innovation, 2-diversifier l’économie bretonne par l’innovation, 3- favoriser l’ouverture vers l’extérieur dans entreprises et des autres acteurs de l’innovation[5] . Le schéma recense sept types d’innovations : l’innovation de produit, de service, de procédé, d’équipement, de marketing et de commercialisation, le design et enfin l’innovation organisationnelle et sociale. L’innovation organisationnelle et sociale correspond à de nouvelles méthodes dans l’organisation des pratiques et des procédures, les relations extérieures de l’entreprise, l’organisation du travail, la gestion des ressources humaines, les conditions de travail…Le schéma situe les enjeux de l’innovation au cœur de l’entreprise (organisation, conditions de travail et ressources humaines) et des relations que tisse cette entreprise avec son environnement proche ou plus lointain (dans une perspective d’exportation). Implicitement l’innovation organisationnelle et sociale, qui prête une attention particulière aux conditions de travail et aux ressources humaines, peut apparaître comme des ajustements à opérer afin d’accompagner des mutations profondes de l’appareil productif, mutations générées notamment par les innovations introduites dans la manière de produire des biens et des services. Il n’est pas ici question d’entreprise sociale ou d’économie sociale. Il n’est pas non plus question de services aux personnes ; de politiques, dispositifs et services sociaux et médico-sociaux. Globalement la rhétorique de l’innovation développée dans le schéma régional repose sur une vision qui associe innovation et prospérité ; l’innovation étant considérée comme le principal déterminant de la valeur ajoutée[6]. Cette évidence, occulte les effets destructeurs de l’innovation technologique. Le schéma n’interroge pas non plus le modèle de croissance visé puisqu’il s’agit d’être compétitif dans une économie mondialisée hyper concurrentielle « tournée vers l’anticipation des évolutions des marchés » avec toutefois une référence au cycle vertueux du développement durable, ce qui est aujourd’hui une figure imposée du discours politique.

Les explorations conceptuelles conduites à partir d’une littérature, la rencontre avec des acteurs et des chercheurs et l’analyse empirique des initiatives sélectionnées nous amènent progressivement à élaborer un raisonnement sur les logiques de construction de définitions de l’innovation. Il ne s’agit pas pour nous de retenir une définition, unique ou unifiée, de l’innovation sociale mais de souligner les différentes approches pour les comprendre et en retirer des supports d’analyse de nos études de terrain. 

En premier lieu, l’innovation sociale est conçue et motivée par les acteurs comme la réponse appropriée à des besoins sociaux non satisfaits. L’innovation est ainsi définie par la demande par opposition à une innovation définie par l’offre de nouveaux objets et services et par la création de besoins de consommation. Notons que cette distinction est discutable pour les sociologues de l’innovation[7] qui identifient une relation étroite des logiques de construction de l’offre et la demande.

En second lieu, l’innovation sociale est pensée comme une évidence ou une nécessité. Il s’agit de transformer des pratiques jugées obsolètes dans un champ particulier, les politiques sociales, l’économie sociale…Dans cette perspective, l’innovation sociale est une réponse à la nécessité perçue par les acteurs de réformer des politiques publiques ou encore de constituer un modèle alternatif au modèle dominant.

D’autres approches insistent sur les cycles et les processus. Dans ces perspectives diachroniques, l’innovation sociale est analysée en termes de ruptures ou au contraire comme une succession de progrès continus. Ainsi, en référence aux travaux de SHUMPETER[8], l’innovation est  caractérisée par sa capacité de rupture avec des formes anciennes de conception, de production, d’élaboration de produits et de service. Il s’agit d’une destruction créative qui transforme profondément le champ de production et de consommation concerné. Contrairement à l’innovation radicale, l’innovation incrémentale ou ordinaire, analysée par Norbert ALTER[9] dans le champ organisationnel, est inscrite dans un processus continu d’amélioration des idées, des pratiques et des produits.

Enfin, et c’est l’approche que nous privilégions, l’innovation sociale est conçue comme un processus d’apprentissage et de coproduction collective inscrit dans le temps et dans l’espace. Notre orientation de recherche principale qui propose d’établir une relation entre le croisement des savoirs et la production d’innovation sociale, nous amène à l’idée d’un processus collectif d’apprentissage et de coproduction de nouvelles combinaisons et imbrications de solutions sociales, organisationnelles, techniques, relationnelles, conceptuelles… Le tableau présenté ci-après schématise cette approche modélisant le processus d’innovation en quatre temps : la genèse, l’expérimentation, la cristallisation et l’appropriation.

Processus de la fabrique du social :

PHASES
SITUATIONS
ACTEURS
OBJETS
(ACTANTS)
FORMES
GENESE
Traduction 1 : de l’idée au projet


Incertitude et insatisfaction de la situation vécue ;
Représentation partagée
Initiateur
Fondateur
Concepteur
Inventeur
Alliés
Diagnostic
Appel à projets (ASOSC, FSE, DIESES)
Commande
Equipe
Groupe
Collectif
Réseau
Coopérative
Association
EXPERIMENTATION
Traduction 2 : du projet à la réalisation
Incertitude de l’expérimentation
Tâtonnement ; mobilisation collective
Entrepreneur
Développeur
Coopérateur
Partenaire
Conventions, contrats
Programme de recherche
Projet social, culturel, économique
Partenariat de développement
Territoires d’expérimentation
Réseaux
CRISTALLISATION
Traduction 3 : formalisation et production d’objets

Certitude et satisfaction ; résultats tangibles
Rédacteur
Producteur
Concepteur
Designer
Architecte
Ingénieur
Guides méthodologiques
Logiciel
Produits, services
Habitat
Entreprise coopérative, associative
Evènements
Centre de ressources
« Ateliers de production »

Compétences associées – prestataires

APPROPRIATION
Traduction 4 : de la diffusion /essaimage à la reconnaissance sociale
Incertitude, concurrence, controverses, conflits ;  accords
Désengagement
Notoriété
Médiateur
Animateur
Industriel
Commercial
Elu
Collectivité publique
Marché
Colloque
Séminaire
Site
Publication
Communication
Réseaux
Territoires
Fédérations
Médias

Présentation du programme La fabrique du social, expérimentation et innovation sociale :www.lafabriquedusocial.fr


[1] J-M FONTAN, J-L KLEIN, DG TREMBLAY, Innovation et société : pour élargir l’analyse des effets territoriaux de l’innovation, Géographie, économie et société, 6, 2004, pp.115-128
[2] Karl POLANYI, La grande transformation, Gallimard, 1991, 419p.
[3] Opcit p. 123
[4] Joseph SHUMPETER, Théorie de l’évolution économique, Dalloz, 1935
[5] Schéma régional de l’innovation, Conseil régional de Bretagne, 2009, p.5.
[6] Ibid page 13.
[7] Alexandre MALLARD, Comment les chercheurs peuvent-ils s’impliquer dans l’innovation sociale ? L’hybridation des savoirs en question, Centre de sociologie de l’innovation (www.lafabriquedusocial.fr)
[8] Opcit
[9] Norbert ALTER, L’innovation ordinaire, PUF, 2010

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