23 déc. 2013

CUISINES ET DEPENDANCES DE LA PARTICIPATION


L’offre de participation fortement impulsée par l'Etat comme une dimension incontournable de la politique des villes, se trouve confrontée, en dépit de la bonne volonté des acteurs mobilisés, à des obstacles, des résistances et des enjeux contradictoires qui donnent à la constitution d'un objet commun un caractère laborieux et parfois conflictuel. Ce véritable travail d'élaboration collective révèle des positions d’acteurs différenciées que l'utopie agissante et volontariste ne parvient pas à surmonter. Les questions de l'engagement démocratique, du langage, des statuts, des enjeux et logiques d'intérêts, comme celles des pratiques et représentations de l'espace public et de l'espace habité, sont autant de composantes d'une pluralité de référentiels qui orientent les expériences et logiques des acteurs. L’objet de cet article est de révéler l’envers du décor d’un type de démarche participative et de montrer la lente construction d’espaces d’engagement, d’expression et de délibération.

Mots clés : participation, espace public, intervention sociologique



CUISINES ET DÉPENDANCES DE LA PARTICIPATION

Retour sur expérimentations

Nous proposons dans cet article une lecture des conditions de production d’un type de  démarche participative initié dans le cadre des politiques de la ville en France pour en souligner le caractère aléatoire et contradictoire. A partir d’un retour sur expérimentations1-, il s’agira de dépasser une logique d’exposition classique qui privilégie la mise en scène des résultats dans une perspective de justification et de promotion, pour montrer le caractère contraint et limité de ces avancées démocratiques. Nous interrogerons plus particulièrement les processus de construction à l’œuvre, les jeux de positionnement, les négociations et les velléités d’instrumentalisation réciproque des acteurs. Nous serons également attentifs aux méthodes mobilisées pour accompagner ces démarches participatives en interrogeant la place du sociologue praticien, chercheur intervenant dans le cadre d’une commande et qui se trouve confronté à des tensions difficilement surmontables en raison de la contradiction qui apparaît de manière contingente entre la logique de recherche-action qu’il souhaite initier et les logiques d’action visant l’action publique et le développement communautaire.

Jean-Yves Trépos (Trépos, 2001 : 238) a mobilisé la métaphore de l’albatros pour distinguer les postures académiques distantes du terrain, des sociologies d’intervention engagées dans l’action pragmatique. Pour notre part, nous avons aussi recouru à l’évocation d’un bestiaire pour promouvoir une recherche « castor » qui se distinguerait de recherches fondées exclusivement sur la reproduction d’un discours ou celle s’appuyant principalement sur la compilation circulaire d’ouvrages. L’ambition de cette recherche « castor » est de « nager à contre courant pour construire une maison commune » (Penven, 2013 : 110). Dans cette perspective, c’est bien le processus collectif d’engagement des acteurs dans des démarches qui associent réflexion et action qui détermine la posture du sociologue praticien et la construction d’un rapport de coopération avec un système d’acteurs constitué pour l’épreuve participative. La recherche qui est ici empirique et participative est située dans un rapport à une commande et elle est conditionnée par les aléas de la constitution et de la mobilisation d’un système d’acteurs participatif. Elle est aussi une recherche-action dans la mesure où elle part de l’action et engage un processus réflexif de transformation des manières de penser l’action collective.

Dans ce texte, nous allons passer en revue un ensemble de questions que posent ce type de dispositif en tentant de révéler, à partir d’un regard critique et distancié sur une forme de dispositif participatif que nous avons piloté, ce qui est généralement occulté : les modalités pratiques de mise en œuvre et d’ajustement. Nous chercherons aussi à dégager de ces approches singulières et situées des enseignements de portée plus générale sur les dispositifs participatifs et l’expérimentation démocratique. Les démarches participatives, accompagnées et étudiées, illustrent les enjeux et les principes d’une démocratie octroyée qui déplace et interroge la position des acteurs, qu’ils soient chercheurs, agents, élus et citoyens « participatifs ». Le regard rétrospectif sur les cuisines et les dépendances de la participation nous permet d’identifier les ingrédients de cette « tambouille politique expérimentale »  et d’en apprécier les saveurs aigres douces. 

1-     La demande et la commande

La conception et la mise en œuvre d’une démarche participative constituent en premier lieu un processus de négociation (Strauss, 1996 : 245) situé dans un contexte territorial et règlementaire spécifique qui va permettre, progressivement, de produire un accord à partir d’un effort d’intercompréhension. Ce jeu de négociation préalable à l’action mobilise les chefs de projet, voire l’élu de la collectivité publique qui prend l’initiative et les intervenants pressentis identifiés à partir d’un centre d’étude et de recherche, d’un ancrage universitaire, d’une notoriété fondée sur des réalisations analogues. Différents principes d’action vont être validés et formalisés dans un cahier des charges. Cependant, la présentation de l’action et de sa finalité reste à ce stade générale et formelle. Les difficultés rencontrées, les conflits, les enjeux qui travaillent le système d’acteurs sont rarement abordés à ce stade de la négociation. Pourtant, l’historicité des expériences collectives va impacter considérablement le processus participatif initié. D’un côté, les promoteurs de la démarche cherchent un appui méthodologique et scientifique pour réunir les conditions optimales afin relever le défi participatif. Ce recours à un tiers qui peut adopter une posture réflexive et distancié sur des situations locales permet aussi de surmonter les tensions et clivages qui structurent le système d’acteurs. Autrement dit, la démarche participative est potentiellement conflictuelle car elle va engager un processus de changement qui va bousculer la position des acteurs dans l’espace public, faire apparaître de nouveaux acteurs, interroger des pratiques routinières et redistribuer en quelque sorte les cartes du jeu partenarial.
De son côté, le sociologue praticien, interpellé par cette demande publique, va étudier l’opportunité et la faisabilité de l’engagement dans ce type de démarche. Certes la question financière est importante car la contractualisation de ce type de prestation de recherche-action permet de renforcer les moyens d’action du centre d’étude et de recherche mais ce n’est pas la motivation principale. La perspective de coopérer avec des collectivités publiques et des systèmes d’acteurs engagés dans des expérimentations socio-politiques présente un intérêt central pour le chercheur qui va négocier un terrain particulièrement riche et tester différentes hypothèses théoriques et méthodologiques. Ainsi, dès l’origine du processus de négociation et de contractualisation les logiques d’action des principaux initiateurs et opérateurs apparaissent diversifiées. Cependant, elles convergent nécessairement autour d’un principe commun d’action validé par un accord formalisé. Cette pluralité des logiques peut constituer une source de tensions entre les parties prenantes et la réussite du dispositif participatif est dépendante de la capacité des acteurs à concilier leurs conceptions et à ajuster leurs positions afin de respecter l’accord initial. Au cahier des charges rédigé  par la collectivité publique répond un programme d’intervention proposé par le centre d’étude et de recherche. Le prestataire s’engage ainsi sur la méthode, les ressources humaines mobilisées, les supports de communication à finaliser (rapports, synthèse, événements de valorisation). Il s’agit généralement de mobiliser les outils de la recherche-action dans un cadre collectif afin de fonder de manière objectivée les orientations de l’action publique.

2-     L’engagement et l’enrôlement des acteurs

Le premier défi de la démarche participative c’est la mobilisation des acteurs et plus précisément l’engagement et la participation active et élargie des habitants des territoires concernés. La légitimité de ce type de démarche repose sur une représentation idéalisée de la participation citoyenne et sa valeur sera évaluée à l’aune de cet indicateur. La démarche a-t-elle permis une large participation des acteurs ? Les habitants ont-ils trouvé leur place ? Les résultats obtenus font-ils l’objet d’un large consensus ? Autant de questions qui pèsent sur la conduite de l’action et de son évaluation. La mobilisation des acteurs professionnels et des militants associatifs « professionnalisés » apparaît aisée et naturelle. La démarche participative mobilise donc en premier lieu des acteurs qui se mobilisent habituellement en raison de leurs engagements professionnels ou militants. Mais l’ambition participative est bien d’ouvrir ce cercle d’initiés à d’autres acteurs, notamment les « acteurs faibles » (Payet, Giuliani, Laforge, 2008), afin de tendre vers une forme de représentativité qui apporterait de la valeur et de la crédibilité à l’initiative. La question de la représentativité, qui est rarement traduite dans la réalité, montre que les représentations collectives de la démocratie pèsent sur ces démarches qui  oscillent entre animation sociale et expérimentation démocratique. L’idéal républicain de participation citoyenne universelle bute concrètement sur l’apathie du citoyen qui se trouve convoqué dans un dispositif dont il ne maîtrise pas toujours les codes. Les professionnels intervenants sur le territoire concerné (les centres sociaux, la mairie de quartier par exemple) vont mobiliser leurs réseaux relationnels pour convaincre et enrôler des habitants invités à contribuer au dispositif participatif. L’engagement des acteurs se réalise donc selon plusieurs registres : institutionnel, professionnel, militant, relationnel. Dans cette configuration, la place et le statut des membres du système participatif sont d’une grande diversité puisque certains représentent des institutions à partir d’un mandat, d’une délégation. D’autres mettent en avant une mission professionnelle ou la représentation d’une organisation militante (syndicat, association). Les habitants, qui peuvent être aussi des professionnels, des militants… sont considérés à partir de leur statut résidentiel et leur expérience personnelle de la vie sur un quartier qui va faire l’objet d’une intervention publique. Ils sont en quelque sorte convoqués pour cautionner le bien fondé d’une politique publique qui vient d’en haut par un engagement qui vient d’en bas et qui va apporter l’onction des savoirs profanes. L’engagement et la participation des habitants est facilitée par l’effort d’accueil et de convivialité réalisé par les organisateurs (Ouverture de la halte garderie et de l’accueil des adolescents ; organisation de goûters et de buffets, de manifestations conviviales et de voyages). En conséquence, la participation durable des acteurs tient autant par l’intérêt des questions abordées (projet culturel, réhabilitation de logements…) que par la qualité des relations tissées dans la durée. Il s’agit de créer un cadre participatif permettant aux acteurs de trouver leur place et d’avoir le sentiment de faire œuvre utile tout en passant un moment convivial et enrichissant. Ainsi, nous pouvons identifier différents régimes d’engagement (Thévenot, 2006) : l’engagement statuaire (institution et profession) programmé en référence à un plan (l’aménagement urbain), une perspective politique (la cohésion sociale, la démocratie culturelle) ; l’engagement dans un espace public d’expression et de délibération qui va satisfaire ou frustrer le militant engagé dans un mouvement de défense et de transformation sociale (le syndicalisme du cadre de vie par exemple) ; l’engagement familier de l’habitant enfin, qui va inscrire sa présence à partir de relations de proximité et au regard des enjeux qu’il perçoit pour l’amélioration de son espace de vie. Notons que cette démarche d’engagement et d’enrôlement des acteurs est un processus lent, laborieux, aléatoire qui suppose un effort particulier de persuasion. Le dispositif participatif va opérer une traduction des acteurs (Akrich, Latour, Callon, 2006), la traduction étant définie comme l’ensemble des négociations, intrigues, actes de persuasion qui permettent l’émergence d’une autorité collective orientant l’action. Si la démarche d’engagement et d’enrôlement fonctionne bien auprès d’habitants disponibles et intéressés, elle ne parvient pas à mobiliser de manière durable les élus et les jeunes. Cette situation est paradoxale car ces deux types d’acteurs sont fréquemment évoqués lors des échanges entre les acteurs ; les élus en référence à leurs responsabilités dans la décision publique et l’attribution des ressources ; les jeunes en raison des problèmes que pose leur présence dans l’espace public et les inquiétudes qui pèsent sur leur avenir. Les élus sont souvent présents lors des séances inaugurales de lancement des opérations, ils disparaissent ensuite pendant la période d’élaboration collective, gardant ainsi une posture distanciée à l’égard du dispositif participatif. Les élus réapparaissent lors des manifestations organisées pour la présentation des résultats et la signature d’accords de partenariat. Dans cette configuration, le processus participatif est pensé comme une démarche de construction collective de propositions dont l’approbation relève des prérogatives des élus locaux qui conservent sans partage leur pouvoir de délibération et de décision.

Du côté des « jeunes du quartier » la participation recherchée est contrariée par des formes d’occupation de l’espace public et des équipements publics de quartier qui coïncident rarement avec les méthodes mobilisées (ateliers, conférence, forum). Seuls les jeunes organisés en association, souvent étudiants originaires du quartier, saisissent l’opportunité de faire connaître leurs actions avec l’espoir d’obtenir reconnaissance et soutien.

3-     Des méthodes collaboratives

Nous partons de l’idée que les méthodes, les outils, les techniques ne sont pas neutres et portent en eux un contenu idéologique. Autrement dit, les instruments des démarches participatives révèlent une certaine conception de l’humain et de l’humanité. Ce sont des démarches capacitaires qui postulent de l’égalité des citoyens dans la construction d’un bien public. Cet idéal démocratique de l’égalité abstraite et statutaire se trouve confronté dans l’action pratique aux inégalités concrètes de position et d’accès aux ressources et aux outils (savoirs, langage, codes). La démarche participative constitue un acte d’expérimentation démocratique, mais elle est surtout un processus d’apprentissage (Talpin, 2007 : 103-125) de la participation citoyenne. Cette dimension formative est au cœur des méthodes que nous avons mobilisé pour conduire ces « chantiers ». Inspirées de la matrice de formation par la recherche-action initiée par Henri Desroche (Desroche, 1991), nos méthodes d’intervention à visée émancipatrice (Freire, 1977) associent les outils de la formation des adultes et les méthodes de la recherche-action collective (Hermelin, 2009), principalement : l’atelier coopératif de recherche-action.
L’atelier conçu comme un espace convivial (Illich, 1973) d’appropriation des outils et de construction d’un objet commun est le lieu privilégié du déploiement d’une pédagogie fondée sur la distance aux rôles, la valorisation des savoirs expérientiels et l’élaboration d’une pensée partagée. C’est un pari sur l’intelligence collective et l’égalité des intelligences (Rancière, 2004) qui postule que tout acteur riche d’une expérience sociale placé dans un contexte d’apprentissage favorable est capable de produire un savoir  sur l’action, dans l’action et pour l’action (Desroche, 1991). Cette perspective maïeuticienne suppose la création d’un espace propice à l’expression libre, à l’écoute compréhensive, au dépassement de soi dans un projet partagé. Ce travail de réflexion collective qui se construit à partir de l’expérience singulière de chaque acteur, nécessite de la part des participants un engagement ouvert, durable et désintéressé. Le sociologue praticien qui anime et pilote le dispositif participatif, va mobiliser les compétences du pédagogue et celles du chercheur. Il doit faire preuve d’adaptabilité et de réactivité afin de suivre le cheminement du groupe d’acteurs mobilisé. Il chercher en particulier à faciliter la participation effective de chacun par l’écoute et l’incitation ; gérer les tensions, contradictions conflits qui apparaissent aux cours des discussions ; offrir des traductions acceptables de l’expression de chacun dans une formulation partagée des constats et des analyses, des accords et des contradictions. La régulation du système participatif est facilitée par l’effort d’écriture et de formalisation de la pensée collective. Au cours des ateliers et dans la période qui sépare les ateliers (généralement une séance mensuelle sur une période de 12 à 18 mois) des écrits de synthèse sont proposés à la validation des acteurs qui peuvent ainsi mesurer la progression du travail réalisé. Cet effort d’écriture et de validation collective est un principe structurant qui traduit matériellement la participation de chacun. Si la parole offerte est importante, elle n’est pas suffisante pour valider une démarche participative. Elle en constitue le matériau principal qui va être travaillé, interrogé, enrichit par le débat et valorisé par l’écrit validé collectivement. L’expérience vécue est un point d’entrée dans la démarche participative qui va permettre de mutualiser des connaissances et d’articuler les perceptions différenciées des situations. L’atelier fonde son processus de construction sur le croisement des subjectivités et l’énonciation d’hypothèses qui sont par la suite confrontées à d’autres données, d’autres types de savoirs. Il s’agit de construire un monde commun objectivé à partir de la singularité du positionnement des acteurs (Berger et Luckman, 2012).
A un moment donné du processus de recherche, il est nécessaire d’ouvrir la réflexion à d’autres points de vue, d’autres sources d’informations, d’autres expériences. Bref de conduire des enquêtes, de mener des auditions, de rechercher des ressources documentaires utiles. Ce travail d’ouverture par l’enquête permet d’enrichir la réflexion, de vérifier des hypothèses, d’élargir le champ des investigations.
Ensuite, un travail de synthèse et de traduction dans un langage accessible permet de communiquer le résultat de la production collective et d’en déduire des orientations et des préconisations. Cette étape de présentation des résultats produits est généralement organisée dans le cadre d’évènements (une assemblée, un forum) dont l’ambition est de rendre public les réalisations et de mettre en débat les préconisations. Dans les faits, ces événements publics sont rarement le moment d’un débat animé et contradictoire. Il s’agit davantage de  temps institutionnels ou conviviaux ritualisés pour valoriser le travail réalisé et permettre l’expression d’une reconnaissance publique à l’égard des acteurs mobilisés. Le caractère agonistique (Blondiaux, 2008 : 131-147) de la participation démocratique est refoulé ou occulté car il s’agit de mettre en scène des réalisations positives pour le quartier et d’adresser au peuple des signaux forts sur la capacité de mobilisation et d’innovation des acteurs publics et privés qui font la vie du quartier et en constituent les « forces vives ».

4-     Langage et positions légitimes

Nous avons montré de manière détaillée les fondements et les principes d’action qui organisent nos expérimentations (Penven, 2010). Elles sont ambitieuses, généreuses et potentiellement innovantes. Mais la mobilisation d’une expertise collective fondée sur des valeurs et des principes pédagogiques qui ont fait leurs preuves ne permettent pas toujours de surmonter de nombreux obstacles qui rendent particulièrement aléatoire la réussite de ces démarches au regard de l’exigence participative. L’inscription dans une démarche participative va confronter l’acteur à une série d’épreuves (Martucelli, 2006) qui vont le mettre en situation d’apprentissage, ce qui va parfois le déstabiliser. Cette situation d’épreuve peut constituer un encouragement pour les acteurs à réagir et à conquérir une nouvelle position. Mais elle peut aussi être source de découragement et se traduire par un désengagement. L’épreuve est à la fois promotionnelle et sélective.
La première épreuve réside dans l’effort de distanciation aux rôles et aux statuts. L’atelier participatif suppose une égalisation des positions qui va mettre au même niveau d’expression et de considération les acteurs quelque soit leur statut. Ce principe d’action qui est habituel dans le cadre de la formation des adultes où le groupe en formation est fondé sur une égalité de position, n’est pas commun dans l’espace public qui est construit par des positions légitimes acquises de haute lutte par le statut et le pouvoir de l’engagement. D’un côté certains acteurs, nous les appellerons « les acteurs forts » doivent mettre à distance le pouvoir symbolique et pratique qu’ils possèdent en raison de leur fonction et de la place dominante qu’ils occupent dans l’espace public ; de l’autre des acteurs qui n’en n’ont pas l’habitude doivent s’autoriser à émettre un point de vue personnel de portée générale et à contribuer ainsi à la construction d’une action publique qui dépasse largement ses problèmes quotidiens et la représentation qu’il peut se faire de ses intérêts. Ces personnes, nous les appellerons « les acteurs faibles », ont peu de prises sur les dispositifs et leur situation de pauvreté ou de précarité ne les a pas préparé à agir de manière assurée auprès d’acteurs qui possèdent une capacité d’intervention sur leurs conditions de vie. Illustrons par deux exemples cette inégalité de position : Que pèse la parole fragile d’un locataire qui éprouve des difficultés à régler ses impayés de loyer face à l’élu local, président de l’office HLM ? Comment affirmer un point de vue politique pour une personne en difficulté face à des travailleurs sociaux qui exercent auprès d’elle des missions d’assistance et de protection ? Bref, la position et la situation de l’acteur vont avoir un impact déterminant sur sa capacité à prendre une part active au jeu participatif. Il s’agit moins d’une question de manque de temps ou d’intérêt que d’une question de place dans l’espace public et de la reconnaissance qui accorde la confiance et autorise l’expression assurée (Honneth, 2000).

La seconde épreuve est une épreuve de langage. Le langage constitue pour tout humain le vecteur de communication et d’apprentissage principal. Il est aussi un outil de domination et d’assujettissement (Bourdieu, 2001). Les institutions comme les professions produisent des formes de langages spécialisés qui délimitent un champ d’expertise. Ces langages spécialisés (administratif, académique, politique, culturel) constituent des frontières qui vont se traduire par la constitution de cercles ou de cliques de spécialistes qui se cooptent car ils en maîtrisent le vocabulaire et la grammaire. Dans le cadre d’un dispositif participatif qui mobilise des acteurs provenant d’horizons divers, il est nécessaire de promouvoir un langage accessible à tous afin de répondre à l’enjeu d’accessibilité. Mais ce langage doit être suffisamment précis et documenté pour constituer un support de réflexion partagée. Si l’on n’y prend garde « les acteurs forts » monopolisent le temps de parole et marquent leur position dominante par leur capacité d’élocution, la richesse de leur vocabulaire, le recours à des arguments d’autorité. « Les acteurs faibles » de leur côté peuvent s’en tenir à une position inconfortable de réserve silencieuse ou au contraire réagir brutalement pour manifester une incompréhension, voire de l’exaspération.
La troisième épreuve est souvent constituée d’un douloureux retour à la réalité. En effet, si la méthode initiée est favorable à la mobilisation collective pour la conception de nouvelles manières de penser et d’agir, la fin de l’expérience est marquée par l’incertitude de la reconnaissance de la production collective par les pouvoirs publics. La traduction opérationnelle des préconisations va se trouver conditionnée par la décision des élus, la mobilisation potentielle de moyens, l’adhésion ou la résistance des institutions. Le retour du statut et des pouvoirs constitués en quelque sorte.

5-     Les ambiguïtés du sociologue praticien

Le sociologie praticien se trouve dans une position d’accompagnateur et de médiateur. Il doit   garantir le cadre négocié et contribuer à la réussite de l’entreprise par ses connaissances et la maîtrise des outils du pédagogue et du chercheur. Objectivement, il est prestataire d’une commande publique et se trouve en quelque sorte « l’obligé » des commanditaires. Il a construit avec les chefs de projet, qui sont les véritables chevilles ouvrières de l’action, un rapport de confiance et de compréhension. La guidance du dispositif est assurée à ce niveau. Pourtant, inspiré par une idéologie émancipatrice et capacitaire, il va avoir tendance à conforter la position des « acteurs faibles » et à réduire l’emprise des « acteurs forts ». Implicitement, il se place dans une posture de démiurge, qui le temps de l’expérimentation, va chercher à bâtir un nouveau monde. Mais cette vision prométhéenne constitue bien une illusion qui va s’évaporer dans l’épreuve que va constituer la résistance des acteurs et la mobilisation puissante des institutions. Par ailleurs, le sociologie praticien va conduire sa mission dans un espace temps déterminé par contrat et il va progressivement se détacher de son terrain et en retirer des enseignements utiles à son action professionnelle. Si le sociologie praticien est devenu le temps d’une expérimentation l’instrument d’une politique publique, la politique publique expérimentale est aussi mobilisée comme une donnée utile à la recherche. Cet instrumentation réciproque est aussi identifiable pour les acteurs « forts et faibles » qui vont retirer des bénéfices variables selon leurs positions et leurs intérêts.

6-     Ce que produit le dispositif participatif

Le dispositif participatif produit des processus, des acteurs et des écrits.

Le processus collectif de participation que nous venons de décrire et d’analyser les écueils est avant tout un processus de changement collectif initié pour répondre à des objectifs de rénovation de l’action publique par la mobilisation d’outils de la recherche et de la formation des adultes. Au regard de nos observations, qui rappelons-le sont limitées et localisées, nous pouvons considérer que le dispositif participatif produit une succession de déplacements des acteurs et de leurs positions respectives dans l’espace public. Il s’agit d’une redistribution momentanée des cartes pour un jeu collectif qui va se dérouler en marge des institutions. Le dispositif mobilise et enrôle des acteurs qui acceptent pour diverses raisons de prendre une part active à l’expérience. Par cet effort d’engagement et de mobilisation le système d’acteurs préexistant se recompose, s’élargit, se complexifie. De nouveaux acteurs sont identifiés, ils trouvent leur place, témoignent d’un renouvellement et d’un élargissement.
La démarche d’atelier participatif, qui constitue pour nous le lieu central d’élaboration d’un programme ou d’un projet, est aussi le support d’un processus d’apprentissage et de production de connaissances nouvelles. L’analyse partagée de savoirs expérientiels, la mobilisation des outils de collecte et de traitement d’informations, l’effort collectif de compréhension de questions complexes (la prévention des conduites déviantes ; la démocratie culturelle, l’aménagement urbain) vont progressivement instruire les participants et les doter de nouvelles capacités instrumentales et réflexives (observer, réfléchir, agir).
Au titre des productions, le dispositif participatif va généralement produire des écrits de synthèse traduits en supports de communication appropriables par un large public (Exposition, diaporama, exposés de groupes). La qualité de la formalisation écrite des résultats va conditionner, d’une part, la recevabilité par le public, et d’autre part, déterminer le degré de reconnaissance accordé par les institutions.

7-     La puissance des institutions et de leurs instruments

En apportant quelques nuances à la thèse de l’épuisement du programme institutionnel développée par François Dubet (Dubet, 2002), nous constatons que la puissance structurante de ces institutions publiques est toujours aussi efficiente. Ces institutions conservent leurs prérogatives et leurs pouvoirs bien que leur emprise soit moins hégémonique en raison des phénomènes de défiance qui travaillent la société. Ce qui change, ce sont les modalités de l’exercice du pouvoir par l’instrumentation. A l’aune des démarches participatives initiées, nous pouvons caractériser ce pouvoir institutionnel par la capacité à agir sur les acteurs à partir de trois formes de contraintes : l’incitation, la norme et la coercition.  Autrement dit, le pouvoir institutionnel apparaît aujourd’hui moins visible et identifiable. Il est en retrait, distancié, mais il reste tout aussi efficace en raison de la mobilisation et la maîtrise d’outils de gouvernance particulièrement performants. Le gouvernement par les instruments (Lascoumes et Le Gales, 2005) permet de libérer des énergies collectives, d’offrir des espaces d’expression et de négociation tout en conservant bien en main les outils de pilotage que constituent l’allocation des ressources et l’application de la législation. Nous pouvons considérer que nous assistons à un détour participatif qui au mieux enrichit les dynamiques sociales des territoires sensibles, au pire constitue une technique d’apaisement et de contrôle social implicite (Arstein, 1971). Car il s’agit bien de tenir les quartiers populaires par d’autres leviers que la sécurisation de l’espace urbain et la mise en œuvre de politiques d’assistance aux pauvres et aux précaires. La culture et la démocratie permettent de ré-enchanter la vie des quartiers populaires et de redonner un sens partagé à l’action publique.

Conclusion : Espérances et désillusions

Le regard que nous portons sur ces initiatives avec le recul nécessaire à l’analyse critique montre une écart important entre les intentions initiales qui visent à refonder un projet démocratique dans la proximité et les résultats obtenus qui restent limités et fragiles. Alors, au regard de ces analyses devons-nous déconsidérer ce travail participatif et le  classer au rang des simulacres de démocratie ? (Blondiaux, 2007 : 118-129) Une évaluation rigoureuse et objective permet de souligner les avancées et les limites de cette forme de participation. Elle permet ainsi de déconstruire le discours de justification politique pour introduire une compréhension fine des processus d’apprentissage collectif de la participation. En se débarrassant d’un discours trop général porteur d’une vision idéalisée de la démocratie, il est possible d’entrevoir, dans la durée, des pratiques contributives à l’action publique fondée sur la participation concrète d’acteurs davantage formés et capables de se saisir des opportunités participatives pour orienter ou infléchir des politiques publiques.  Par ces expérimentations, les acteurs publics et privés apprennent ensemble à concevoir et à piloter des espaces de démocratie dialogique qui peuvent impacter, à la marge ou de manière plus significative, les mécanismes de la démocratie représentative sacralisés par le mandat de l’élu.



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1- Rédaction d’un projet culturel de quartier ; conception d’une convention territoriale dans un quartier populaire ; refondation des relations entre associations et pouvoirs locaux.

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