4 juil. 2016

Au delà du cri et de la fureur, le traitement institutionnel des vulnérabilités juvéniles

Au delà du cri et de la fureur, le traitement institutionnel des vulnérabilités juvéniles
Penser une sociologie du changement  dans le champ de l’intervention et des politiques sociales ?

1- Introduction
Dans cette communication, nous proposons d’interroger et de manière exploratoire, à la fois et les mettant en miroir,  l’analyse d’un objet et  l’analyse du regard sociologique sur cet objet. Nous partons de l’idée que le traitement institutionnel des vulnérabilités juvéniles oscille au gré des alternances politiques entre une logique éducative de prévention, d’accompagnement et d’insertion fondée sur la compréhension et une logique répressive guidée par l’autorité, la contention, voire la rétention. Ces orientations différenciées du programme institutionnel suscitent la mobilisation d’acteurs, chercheurs, politiciens, juristes, qui luttent pour faire prévaloir dans l’espace publique l’un ou l’autre  des référentiels. Si nous déplaçons notre regard au niveau de la traduction opérationnelle de ces programmes institutionnels nous constatons qu’ils sont traversés par l’incertitude souvent, l’échec parfois,  la recherche de solutions innovantes fréquemment. Ainsi, les discours publics volontaristes occultent le désarroi des intervenants de première ligne face à des jeunes qui leurs apparaissent insaisissables, réfractaires, singuliers. Les multiples typologies énoncées pour caractériser les jeunes vulnérables tentent de montrer l’adhésion ou l’écart aux dispositifs institutionnels, les processus de décrochage social, qualifiés selon les auteurs par des concepts sociologiques insistant sur telle ou telle dimension de la vulnérabilité (désaffiliation, relégation, intégration inégale). Enfin, les démarches de recherche partenariale ou recherche-action, recherche par les pairs, associant acteurs et chercheurs vont permettre de dépasser une lecture surplombante et critique toujours nécessaire, pour développer une réflexivité critique de l’expérience partagée, donnant ainsi accès aux pratiques sociales et au sens que les acteurs leur attribuent. A partir de ce bref panorama, nous pouvons saisir le changement de l’intervention et des politiques sociales à plusieurs échelles et en déduire une posture de la sociologie qui serait à la fois critique, compréhensive et civique. Critique dans la conduite d’une analyse des politiques publiques et de leur transformation ; compréhensive lorsqu’il s’agit d’interroger les jeunes et les professionnels qui interviennent auprès d’eux ; civique (publique au sens de Burawoy) lorsqu’il s’agit de conduire des démarches de recherche partenariale et participative impliquant une pluralité d’acteurs  afin de produire des connaissances sur les actions et d’envisager leur réforme ou  rénovation.



2-     Le traitement institutionnel des vulnérabilités juvéniles
Partons d’une première idée pour éclairer les notions mobilisées pour titrer notre texte. La conception et la mise en œuvre des actions publiques se traduisent non seulement par l’élaboration d’un référentiel associant représentations et traductions pratiques (MULLER P., 2003), elles exigent la définition de catégories, cibles de l’action de transformation sociale. Ainsi, la manière de nommer les jeunes, cibles de ces politiques publiques, fait l’objet d’un enjeu de définition et de délimitation. De même, le chercheur s’impose un effort de formalisation rigoureuse de ses catégoriques, théoriques et empiriques, pour s’extraire du sens commun et de l’influence des manipulations symboliques du système politico-médiatique. Il s’agit  de bâtir un regard critique et réflexif afin de produire des connaissances situées et nourrir ainsi un débat scientifique qui peut aussi déboucher sur une discussion de portée publique.  
Notre titre, « Au delà du cri et de la fureur », outre le plaisir de la référence à William Faulkner, souligne la nécessité de dépasser les perceptions amplifiées et médiatisées des comportements déviants des jeunes, pour examiner, dans la durée, le traitement de ces déviances par les institutions. Nous retenons ici une définition large de l’institution, qui n’est pas limitée aux institutions républicaines (Justice, police, éducation), mais associe les acteurs collectifs capables de promouvoir un modèle de société, se traduisant par une représentation performative et un programme de mise en normes de comportements sociaux. Dans ces conditions, les associations éducatives délégataires de services publics produisent de l’institution.
Enfin, nous avons qualifié les jeunes concernés par ces traitements de vulnérables. Ce concept « englobant » permet de situer les jeunesses comme des processus de transition exposés à des risques. Cette fragilité existentielle générée par la transition entre l’enfance et l’âge adulte se traduit de différentes manières et par différents types de risque : décrochage scolaire et désaffiliation, violence et maltraitance, conduites addictives et déviances, délinquance. Les situations de vulnérabilité peuvent être analysées d’un point de vue  individuel, conjoncturel, structurel. Nous pouvons alors trouver des éléments d’analyse formulés en termes d’origine (sociale, ethnique, géographique) de parcours (évènements biographiques), d’appartenance à des groupes, classes, strates. Nous pouvons aussi analyser les vulnérabilités juvéniles en les situant dans des conjonctures (phénomènes de crise sociale, économique) ou encore dans des processus structurels de recomposition des systèmes résidentiels, productifs, éducatifs (SOULET, 2005). Cette approche complexe et plurielle permet de penser la vulnérabilité juvénile comme le résultat aléatoire et instable de déterminismes sociaux, d’action collective et de capacités d’autodétermination. Elle recouvre des manières de nommer les jeunes et les situations qu’ils vivent qui sont le plus souvent formulées à partir d’une caractéristique principale. Ces conceptions diversifiées permettent d’associer une situation de risque et un traitement singulier. Illustrons notre propos par une liste non exhaustive de ces appellations : jeunes en rupture scolaire (ou « décrocheurs », en insertion), jeunes des banlieues (en galère, bandes, zonards, sauvageons), adolescents difficiles (en souffrance) ; délinquant (primo délinquant, récidiviste, réitérant), enfance en danger (ou en risque de l’être) ; mineurs étrangers ; jeunes marginaux (SDF, Routards) et enfin jeunes en risque de radicalisation.
Ces situations préoccupantes vont générer un ensemble d’actions éducatives, préventives, répressives offrant différentes manières de répondre, dans un cadre institutionnel donné, traditionnel ou plus expérimental, des voies de résolution de problème. Le tableau présenté en annexe illustre la « gamme » des réponses mise en œuvre, leurs principes d’action et leurs supports éducatifs. Si ces réponses institutionnelles sont mobilisées en situation. C’est-à-dire à partir d’un effort de caractérisation des difficultés rencontrées par le jeune et des solutions qui apparaissent au système d’acteurs de la prise en charge la plus appropriée.
Abordons à présent différentes manières de concevoir une sociologie du traitement institutionnel des vulnérabilités juvéniles. Nous identifions différentes postures de recherche situées à plusieurs échelles.

3-    Une Sociologie critique de l’Etat policier
Au plan macro sociologique, nous pouvons identifier de manière sélective (il ne s’agit pas ici de faire une revue de littérature exhaustive), les fondements d’une sociologie de l’Etat policier. Cette sociologie se distingue d’une criminologie experte au service des institutions (Justice, police, collectivités territoriales) illustrée par exemple par le controversé Alain Bauer (professeur au CNAM) ou encore les prestations de clinique criminologique auprès des tribunaux. Elle se définit par une analyse critique de la délinquance juvénile et de son traitement (MUCCHIELLI, 2014), de la confrontation violente entre des jeunes des quartiers populaires et des forces de l’ordre (BOUCHER, 2013), ou encore la construction de carrières institutionnelles de jeunes sous main de justice (MILBURN, 2012).
Lorsque Laurent Mucchielli analyse les données statistiques de la délinquance des mineurs (MUCCHIELLI, 2010) il prend la précaution de situer ses analyses au regard de la diversité des sources (données institutionnelles, enquêtes de victimisation, délinquance auto-déclarée), de la fragilité des données institutionnelles et les pièges de leur usage médiatique. Il indique également que les données et leurs comparaisons annuelles sont dépendantes, d’une part, de la productivité des services de l’Etat, des réformes judicaires d’autre part. Sa caractérisation classique (âge, sexe, type de délit) de l’évolution générale de la délinquance juvénile repose sur la description et l’analyse de données statistiques, puis l’élaboration de d’hypothèses sur les parcours (entrée et sortie), l’intensité et les processus qui peuvent  expliquer la croissance du nombre de mineurs mis en cause principalement pour des vols simples et vols avec violence. Les données statistiques permettent de « dédramatiser » le phénomène en soulignant que les crimes graves représentent 1% du total de la délinquance enregistrée par la police (Meurtre, viols, vol à main armée). Il souligne ainsi que : « Le cœur de la délinquance juvénile demeure donc la question de la compétition pour la possession de richesses. Dès lors, dans une société de plus en plus inégalitaire, il serait assez logique que cette compétition soit plus âpre, c’est-à-dire de plus en plus violente. Reste à savoir si ces vols souvent accompagnés de violence sont réellement beaucoup plus nombreux, ou bien s’ils sont surtout davantage incriminés et poursuivis ou bien les deux. Encore une fois, il ne faut jamais oublier que lorsque le droit change, la délinquance qu’il définit change fatalement aussi ». P. 3
Il déduit de ses analyses deux hypothèses complémentaires : le processus de ghettoïsation qui frappe les jeunes des quartiers populaires, dont une part importante de jeunes issus de l’immigration qui y vivent ; la frénésie judiciaire qui pousse à un durcissement de la justice des mineurs et à la transformation progressive du référentiel oscillant entre logique éducative fondée sur la prévention et la protection et une logique plus répressive se traduisant par des dispositif de contention et d’enfermement. Laurent Mucchielli  développe une lecture fine des données statistiques située dans une analyse critique du système institutionnel qui offre un cadre d’analyse global et qui invite à déconstruire les discours, rejeter les idées reçues, regarder autrement les relations construites entre des jeunes vulnérables et des institutions régaliennes.
Cette approche holistique  peut s’enrichir d’études qualitatives, situées empiriquement sur des territoires ou des institutions, et qui offrent l’opportunité d’appréhender les processus « de l’intérieur » et ainsi de mieux les comprendre. A ce titre, le travail ethnographique de Didier Fassin sur la police des quartiers (FASSIN, 2011) ou encore les différentes études de Manuel Boucher (BOUCHER, 2013) sur la confrontation entre jeunes des quartiers et forces de l’ordre permettent de saisir, au quotidien, la formation d’un conflit central fondé sur l’incompréhension, la discrimination, voire la réification réciproque. D’autres travaux (MILBURN, JAMET, 2013), proposent une lecture de la justice des mineurs et notamment de la désynchronisation du temps des jeunes et du temps judiciaire ce qui induit un décalage abyssal entre l’expérience vécue du jeune et le fonctionnement de la bureaucratie judiciaire. Ces travaux permettent de penser les carrières délinquantes comme en partie déterminées par un rapport difficile aux institutions.
Ces travaux ciblés, nous montrent que le traitement institutionnel des vulnérabilités juvéniles est analysable de différentes manières et que la combinaison de postures et de regards peut constituer un moyen crédible, exigeant et rigoureux, pour développer une lecture critique et distanciée.  Ce travail d’analyse globale du système que nous pouvons la qualifier de « lecture critique plurielle » constitue une base de contextualisation  et  construction de cadres d’analyse généraux.
Deux autres postures sont identifiables, elles ne sont pas contradictoires mais complémentaires. L’une se situe à un niveau micro-sociologique, l’autre à un niveau méso-sociologique : la mise en œuvre d’une sociologie compréhensive des jeunes et de leurs parcours ; la réalisation de monographies de dispositifs expérimentaux et innovants dans le cadre de recherches monographiques, partenariales et participatives.

4-     Une sociologie compréhensive des parcours de jeunes
Valérie Becquet dans son étude des vulnérabilités juvéniles (BECQUET, 2012) définit la vulnérabilité juvénile sous différents aspects des processus personnels et structurels de transition biographique et de l’exposition aux risques. A partir d’une revue de littérature, elle se livre ensuite à la construction de figures différenciées des vulnérabilités juvéniles. Comme c’est souvent le cas dans ce type d’approche, elle isole trois catégories : les vaincus, les galériens, les errants. Les vaincus sont définis à partir de l’épreuve scolaire qui les a humilié, méprisés et les à conduit au décrochage et à la relégation. Cette figure est le produit du tri scolaire et social opéré par les institutions éducatives qui apparaissent comme un système maltraitant qui sépare ainsi « le bon grain de l’ivraie ». Ces jeunes sont les cibles privilégiées des politiques publiques d’insertion sociale et professionnelle qui leur offrent des opportunités d’expérimenter, dans le cadre d’emplois aidés, de nouvelles perspectives. La figure des galériens, est de notre point de vue probablement proche de la précédente, mais elle est définie par l’ancrage territorial dans des cités de relégation. L’espace résidentiel « sensible » (stigmatisation et ghettoïsation) est le support identitaire d’une expérience sociale faite d’incertitude, de transgression, voire d’inscription dans une économie informelle ou clandestine. Ces jeunes en survie (DUBET, 1987)  peuvent  emprunter des voies  diverses, l’inscription dans des sociabilités déviantes et délinquantes ou rejoindre par l’effort d’insertion professionnelle la classe des travailleurs précaires. Enfin, le jeune « errant » est une figure emblématique des nouvelles formes de pauvreté urbaine. Ici l’ancrage territorial a laissé place à la mobilité et au mode de vie marginal et précaire.  Ces jeunes en errance, cible des services de prévention et services de l’urgence sociale, ont souvent connu des ruptures familiales et des prises en charge au titre de la protection de l’enfance. Cette approche par l’identification de figures générales permet de repérer des formes de vulnérabilité générées par des processus structurels de sélection ; de ségrégation socio-spatiale ou encore de désaffiliation.
S’inscrivant dans une tradition de la recherche sur la pauvreté (MESSU, PAUGAM, DUVOUX) Virginie Muniglia et Céline Rothé (MUNIGLIA, ROTHE, 2012) interrogent les rapports différenciés des jeunes aux dispositifs d’aide. Ces travaux construits à partir de méthodes d’analyse des entretiens biographiques réalisés dans différents contextes territoriaux et inspirés par l’étude des constructions identitaires de Claude DUBAR (DUBAR, 1992) tentent de caractériser les profils types de jeunes afin de déceler les processus à l’œuvre. Si la présentation de ces types peut apparaître caricaturaux car ils réduisent la complexité des expériences singulières à des traits saillants, ils offrent néanmoins des scénarios explicites mettant en lumière ce qui se joue entre différentes jeunesses et les pouvoirs publics. Jouant par effet de distinction et de caractérisation avec les catégories types proposées par Paugam (fragilité négociée, intériorisée) ou Castel (la désaffiliation) elles identifient trois types de rapports aux systèmes d’aide sociale : les conventionnels, les renversés, les désaffiliés. L’intérêt de leur approche et la contribution qu’elles apportent au renouvellement de cette lecture de trajectoire type et d’observer la vulnérabilité non seulement au regard de la précarité économique et sociale mais de prendre en considération les soutiens familiaux ou leur absence. Ainsi, pour les « conventionnels » leur adhésion aux systèmes d’aide est soutenue par une protection et un soutien affectif et financier d’une famille très présente pour réduire les risques. La situation des « renversés » est tout autre puisqu’ils vivent une rupture avec leur milieu familial, n’ont pas été préparés à l’usage des aides sociales et vivent leur situation comme un déclassement. Les « désaffiliés » que l’on peut aussi désigner de marginaux,  vivent l’urgence sociale et sont inscrits durablement dans une vie précaire assistés par les aides sociales. Ils maîtrisent un mode de vie marginal fait de manche, de squats, de convivialité déviante. Ces observations sur les rapports que ces jeunes vulnérables entretiennent avec les systèmes d’aide et leur impact sur leur trajectoire permettent de mieux comprendre le recours et le non recours et de considérer aussi l’importance des soutiens familiaux dans la prévention des risques chez les jeunes rencontrant des difficultés d’insertion sur le marché du travail.
La recherche par les pairs initiée par un collectif de chercheurs et de jeunes issus de la protection de l’enfance est d’une autre nature (ROBIN Pierrine, DELCROIX Sylvie et  Collectif de recherche par les pairs, 2014). Cette étude du passage à l’âge adulte de jeunes faisant l’objet de mesures de protection de l’enfance est originale dans la mesure où la configuration du collectif de recherche génère à la fois des obstacles et défis épistémologiques et méthodologiques inhérent au principe de participation paritaire et  rend aussi possible l’expérimentation d’une posture de recherche novatrice propice à la réflexivité collective. Enseignants chercheurs, praticiens chercheurs, chercheurs pairs sont engagés dans une démarche de construction collective  fondée sur l’apprentissage, l’analyse partagée, la validation collective des hypothèses révélées par l’enquête (entretiens biographiques). Notons aussi la mobilisation d’outils facilitateurs d’engagement, d’introspection et de participation (photo langage, autobiographie raisonnée). La recherche par les pairs agit en quelque sorte de manière simultanée sur l’objet et sa construction et sur les sujets de l’action de recherche qui doivent reconsidérer leur posture, faire un travail sur eux-mêmes, avec des pairs et  avec un tiers collectif à l’occasion (chercheur colelctif).

5-     Une Sociologie des dispositifs territorialisés expérimentaux et innovants

Les approches monographiques développées par Bertrand Ravon et Christian Laval sur les dispositifs d’aide aux adolescents difficiles (RAVON, LAVAL, 2015) sont situées à un autre niveau d’analyse.  Développant une sociologie pragmatique des problèmes publics, ils prennent en considération les compétences sociales des acteurs qui construisent en marge, à côté  ou contre les institutions défaillantes, des dispositifs de prise en charge des adolescents difficiles. Par ces dispositifs territorialisés, situés au croisement du sanitaire et du social, tentent d’explorer de nouvelles formes de travail en proximité avec les adolescents. Maison des adolescents, point d’écoute des jeunes, Relais accueil familial et thérapeutique, sont des exemples de dispositifs expérimentaux qui viennent compenser les insuffisances des politiques et dispositifs publics classiques.
Ainsi en regardant le processus de construction de ces dispositifs territorialisés et les décrivant finement, les auteurs offrent au lecteur la possibilité de saisir ce qui se joue concrètement dans l’expérimentation de solutions nouvelles répondant aux impensés  du programme institutionnel. C’est sur les territoires, par la mobilisation de systèmes d’acteurs complexes que se définissent de nouvelles modalités de l’action éducative, sociale et médico-sociale dans la rencontre avec des jeunes pris en charge à partir de leur situation réelle de souffrance, de risque, de marginalisation. Il ne s’agit pas ici de construire une représentation typée et opératoire du jeune vulnérable à traiter mais de construire, dans la relation des avancées concrètes et réalisables rendues possibles par la mobilisation créative d’acteurs en interaction avec ces jeunes.
Les recherches actions que nous avons réalisées avec les acteurs de la prévention spécialisée (PENVEN, 2013) ou encore les recherches partenariales sur l‘expérimentation et l’innovation sociale (PENVEN, 2016) relèvent d’une démarche analogue même si les méthodes mobilisées peuvent varier d’un terrain à l’autre. Il s’agit bien d’identifier par l’effort de réflexion partagée une lecture des processus collectifs à l’œuvre sur des territoires définis par les acteurs eux-mêmes ou par les politiques publiques. La démarche monographique permet non seulement de produire des descriptions fines des situations vécues par les acteurs ; elle est aussi un point d’appui pour construire, par un effort de réflexivité individuelle et collective, une analyse critique des pratiques (et des discours) puis d’en retirer des enseignements utiles pour rénover ces pratiques, promouvoir des approches alternatives, valoriser des scénarios d’utilité sociale répondants aux enjeux de repositionnement des institutions sociales et médicosociales. Cette analyse de formes institutionnelles en construction, située  à un niveau de proximité avec les acteurs, permet de saisir de l’intérieur leur créativité (JOAS, 1999), leurs capacités d’engagement et les compétences qu’ils mobilisent.
6-    Conclusion : articuler les échelles et les postures
Par ce rapide tour d’horizon des échelles et des postures nous avons souligné la richesse et la diversité des travaux sociologiques sur les vulnérabilités juvéniles. Nous avons utilisé quelques catégories classiques pour désigner ces travaux en croisant échelle territoriale (du sociétal à l’individu singulier en passant par les territoires de l’action des acteurs et des dispositifs) avec des postures sociologiques différenciées (critique, compréhensive, participative et civique) et des méthodologies variées (Analyse des données statistiques, analyse institutionnelle, observation ethnographique, analyse biographique et typologique, monographie de dispositifs et de réseaux d’acteurs).
Il ne s’agit pas ici de définir une posture privilégiée et d’en recommander l’usage. Elles sont diverses et légitimes. Chaque équipe de recherche, en fonction de ses centres d’intérêt et des contraintes qui pèsent sur elles, sont en mesure de négocier une place, de la défendre et de la consolider par un effort de recherche au long cours.
Mon propos vise davantage à trouver la voie permettant de penser le changement de la sociologie de l’intervention sociale et des politiques sociales. Nous avons été nombreux à nous intéresser à la rénovation des politiques publiques et à leurs implications sur la participation sociale et citoyenne des personnes vulnérables. Nous en avons  retiré un certain nombre d’enseignements pour comprendre la dynamique des institutions et des professions. Cette lecture par la rénovation (Lois de 2002, 2005, 2007, 2009) et ses effets pacificateurs et progressistes (l’autodétermination, la citoyenneté, la participation sociale), apparaît aujourd’hui remise en cause par de puissants mouvements de restructuration, voire de déstabilisation d’un ordre social fondée sur un Etat protecteur et régulateur.
Dans ces conditions,  produire le changement dans notre manière de faire une sociologie de l’intervention et des politiques sociales suppose de « naviguer dans cette tempête[1] » à plusieurs échelles en adoptant des postures sociologiques différentes.
Ces postures sociologiques ne sont pas de notre point de vue à opposer mais à articuler de manière à saisir la complexité des arrangements institutionnels, la singularité des parcours des jeunes, la créativité des acteurs en situation d’expérimentation sur les territoires. Autrement dit, une démarche monographique nécessairement localisée ne peut faire l’impasse sur une approche globale des contextes d’émergence et de mise en œuvre  des politiques publiques et de leurs réformes. De même, une analyse des politiques sociales et médico-sociales de portée générale risque de s’épuiser par la manipulation stérile et récurrente de modèles et concepts non référés à des études de terrain empiriques actualisées.
Enfin, une troisième voie, prometteuse, et de confirmer les intuitions des recherches participatives et partenariales (Recherche-action, recherche par les pairs, recherche pour l’appropriation sociale des sciences, incubateurs universitaires) qui offrent l’opportunité de conduire, non seulement des analyses critiques à différentes échelles, des enquêtes de terrains en proximité avec les acteurs concernés, mais aussi inscrivent les processus de recherche partagée dans une perspective civique (publique au sens de Burawoy) et d’utilité sociale.
Penser l’avenir de la sociologie de l’intervention sociale et des politiques sociales peut s’enrichir des propositions de Michael Burawoy (BURAWOY) qui interroge la place de la sociologie au regard d’un processus implacable et généralisé de marchandisation du monde.
« Le monde a besoin d’une sociologie publique engageant des publics de toutes les parties du globe : une sociologie qui repose sur les épaules d’une sociologie académique dynamique, inspirée par une sociologie critique essentielle, tout en demandant à la sociologie de l’expertise de rendre compte des actions politiques » (BURAWOY, 2014)
Ce mouvement de rationalisation et de marchandisation général se traduit dans le champ social et médico-social par une pression de l’idéologie managériale et gestionnaire (CHAUVIERE, 2014 ; ROBIN, 2016), des restrictions budgétaires drastiques, et enfin la mise en cause de régulations collectives (individualisation). Dans ce contexte de déstabilisation des dispositifs et des acteurs, l’utilité d’une sociologie de l’intervention et des politiques sociales réside dans sa capacité à produire une lecture critique des transformations du monde social et politique à plusieurs échelles en luttant contre les mystifications néolibérales qui justifient le démantèlement des solidarités instituées. Elle doit aussi contribuer à la compréhension de l’expérience vécue des acteurs et notamment les acteurs qui vivent la violence sociale (Exploitation, discrimination, domination) en leur donnant des clés d’analyse pour l’émancipation. Elle doit enfin contribuer par l’enquête (DEWEY, 2010) et l’effort de réflexivité collective à la construction d’un monde de biens communs (ORSTROM 2010 ; DARDOT, LAVAL, 2014)  résistant à la marchandisation généralisée du monde et de l’humain.


7-     Bibliographie
 FASSIN Didier, La force de l’ordre, une anthropologie de la police des quartiers, Seuil, 2011, 392p.
BECQUET Valérie, Les jeunes vulnérables : essai de définition, AGORA, 2012/3 N°62 pp. 51-64
BOUCHER Manuel, Casquettes contre képis, enquête sur la police de rue et l’usage de la force dans les quartiers populaires, L’Harmattan, 2013, 447p.
DUBET François, La galère, jeunes en survie, Fayard, 2005, 503p.
BURAWOY Michael, L’avenir de la sociologie, SociologieS, 2014
CHAUVIERE Michel, Trop de gestion tue le social, La découverte, 2007,
DARDOT Pierre, LAVAL Christian, Commun, essai sur la révolution au XX° siècle, La Découverte, 2014, 400p.
JAMET L. MILBURN P., La prévention de la récidive comme secteur de l’action institutionnelle : processus d’ajustements entre acteurs, normes et pratiques, Rapport de recherche, GIP Justice, 2012
MUCCHIELLI Laurent, L’évolution de la délinquance juvénile en France, Sociétés contemporaines, 53, 2004, pp.101-134
MUCCHIELLI Laurent, Sociologie de la délinquance, Armand Colin, 2014, 220p.
MUNIGLIA Virginie, ROTHE Céline, Jeunes vulnérables : quels usages des dispositifs d’aide ?, AGORA, 2012/3, N° 62, pp. 65-79
PENVEN Alain, Sociologie de l’action créative, expérimentation et innovation sociale, L’Harmattan, 2016, 233p.
RAVON Bertrand, LAVAL Christian, L’aide aux adolescents difficiles, chronique d’un problème public, ERES, 2015, 187p.
ROBIN Pierrine, DELCROIX Sylvie et collectif de recherche par les pairs, Rapport pour l’ONED : Une recherche par les pairs sur la transition à l’âge adulte au sortir de la protection de l’enfance, 2014, 234p.
SOULET Marc Henri, Reconsidérer la vulnérabilité, EMPAN, 2005/4 N°60



8- Annexe :
Tableau 1- Dispositifs, supports et logiques institutionnelles
Types de dispositifs
Prévention
Milieu « ouvert »
Assistance éducative
Médiation
Réussite éducative
Placement
Familial
Maison d’accueil

CEF
CER
Quartier des mineurs
Alternatives :
Séjours de rupture, expériences artistiques
Médiation scolaire, formation
Insertion sociale et professionnelle
Supports
Relation éducative
Activités culturelles, sportives, professionnelles
Soutien scolaire
Accueil et protection
Suppléance familiale
Contrôle
Mise à l’écart
Traitement du comportement
« redressement »
sous main de justice

Sports, voyage, projet humanitaire
Projet artistique
Reprise d’études,  formation professionnelle
Contrats aidés
Logiques
Prévention
Education
Protection
Education
Contention
Enfermement
Distanciation
Aventure
Insertion
Formation
Institutions
Département
Education nationale
Département et Associations de Sauvegarde
Ministère de la justice, PJJ, Associations conventionnées
Département et associations conventionnées
Mission Locale

Réseaux associatifs
                        


[1] Désolé pour cette métaphore maritime qui relève d’un tropisme brestois

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